samedi 16 mai 2009

La blogosphère, un espace à déserter ?!

Faut-il en déduire, à l’instar d’Amy Gahran du blog collectif E-Media Tidbits que « les journalistes citoyens ne produisent ni information ni analyse » ?

Le jugement paraît un peu péremptoire. Les contenus des blogs ont une valeur de témoignages exclusifs pour autant que ces "journalistes" citoyens aient accès à des lieux privilégiés d'observation. Mais pris dans l’immédiateté de l’action, ils sont davantage dans la réaction que dans l’analyse des tenants et aboutissants d’un événement.
Le blog offre une information complémentaire aux canaux traditionnels, et ne s'érige pas en concurrent direct. Ses qualités - indéniables - ont chacune leurs revers : rapidité/précipitation, immédiateté/manque d’approfondissment, ton personnel/subjectivité, émotion/absence de rationalité.
Dès lors, il appert que la blogosphère n’est pas un réel contre-pouvoir. Le renversement démocratique qu’elle laissait augurer n’est pas prêt de s’accomplir. Mais cette mouvance est porteuse d’enseignements susceptibles de faciliter la mue des médias traditionnels. Sens du récit et de la mise en scène (story telling), densité émotionnelle, un riche potentiel à ne pas négliger !

"The Marlboro Marine" (2)

Recourant aux nouvelles technologies, Luis Sinco a tiré de cet épisode marquant un motion, genre qui fait actuellement florès sur le net. Il s’agit d’un «web documentaire » combinant images et sons, dans une perspective de rich media.

Cependant force est de constater que la valeur documentaire prime sur la valeur informative ici. Un seul point de vue nous est donné, celui des soldats étatsuniens. Et un point de vue sera toujours par nature individuel et personnel. Certes le journaliste d’investigation doit se saisir de ce témoignage unique, mais il ne peut s’en contenter. A lui d’examiner d’autres perspectives, d’autres sources afin d’approcher l’objectivité si tant est qu’elle existe. Car il n’y a pas de regard omniscient.

A cet égard, il est intéressant de comparer le traitement de cette guerre larvée dans la presse traditionnelle. Une presse par ailleurs clivée, médias arabes, européens et américains adoptant chacun un prisme différent. Suite à la première intervention en Irak, la presse francophone s’appesantit sur l’enlisement de l’armée US. C’est un constat d’échec qui prévaut. Dans son édition du 10 avril 2004, alors que la bataille ne fait que commencer, Rémy Ourdan écrit dans Le Monde: « Les Américains accumulent les revers militaires et politiques ». La veille, le journal Libération titrait quant à lui: « Fallujah, c’est comme Huê au Vietnam », en référence à la victoire à la Pyrrhus (durant l'offensive du Têt, 31 janvier au 3 mars 1968) de l'armée américaine sur les troupes communistes vietnamiennes.

Les médias établissent un body count quotidien, dénombrant les morts et les blessés étatsuniens. Les reportages montrant la lassitude et l’extrême tension des combattants US foisonnent. Les caméras se focalisent sur les victimes civiles de ces combats urbains, souvent utilisées comme boucliers humains par les insurgés. C’est la guerre des images qui débute. Se référant au mainstream, les opinions publiques occidentales sont inclinées à penser que les Américains déploient un arsenal injustifié pour frapper des civils "innocents".

Dans les pays arabes, la ville de Fallujah devient un symbole, celui de la résistance à l’occupation. Le quotidien panarabe AL-QUDS AL-ARABI, édité à Londres, ne fait pas dans la demi-mesure, fustigeant «l’holocauste américain à Fallujah».

Comment sortir d’une lecture binaire, forcément tendancieuse et polarisée, au service d’intérêts divergents ? A l’ère du Web2.0, multipliant les points de vue et sources d’information, la question demeure d’une cruelle actualité. C’est un peu la quadrature du net.



« The Marlboro Marine » (1)

En avril et en octobre 2004 se produisirent à Fallujah deux grandes batailles, parmi les plus importantes qui ont suivi la chute du régime de Saddam Hussein en avril 2003. Elles opposèrent des insurgés irakiens et étrangers à l’armée américaine. Fallujah - ville irakienne sise dans la province d’Al-Anbar à 65 km à l’Ouest de Baghdad - était alors l’épicentre de la guérilla anti-coalition.

Ces durs combats qui se perpétuèrent furent largement relayés et commentés dans la presse. Un photographe du LosAngelesTimes – Luis Sinco les vécut de l’intérieur, intégré au Ier Bataillon des Marines, au sein de la Compagnie Charlie. Son récit est saisissant, il « prend aux tripes » comme on dit. Le reporter décrit sa peur, son sentiment de vulnérabilité (je priais comme jamais auparavant …[…] J’avais misérablement froid et peur […] J’étais persuadé que je n’allais pas en réchapper…), détaille ses réactions avec un réalisme poignant (je serrais les dents en attendant une explosion qui jamais ne viendra), et ses clichés pris sur le vif témoignent de l’âpreté des affrontements.

Luis Sinco n’est autre que l’auteur du fameux cliché « The Marlboro Marine », érigé en icône de la Guerre en Irak.

Voici le récit qu’il fit de sa rencontre avec le soldat harassé : Je me suis assis contre un mur […] et j'ai vu le Caporal James Blake Miller allumer une cigarette. Les peintures de guerre maculaient son visage pris dans des volutes de fumée. Son nez était entaillé et croûté. J'ai pris quelques photos puis me suis mis à fumer. Nous nous sommes regardés, sans mot dire.

Ce témoignage vaut par l’émotion qu’il suscite. On se trouve plongé en plein cœur de l’action, sous les échanges de tirs et les rafales de balles. Difficile de ne pas se sentir partie prenante. Le photo-reporter ne cherche pas à mettre les événements en perspective, il en serait d’ailleurs bien incapable à cet instant. Il ne fait « que » décrire ses sentiments, exprimer ses doutes. Dans le visage du marine, c'est sa propre angoisse qu'il lit, son propre épuisement, mais surtout une même volonté de survie. Ou quand l’histoire personnelle confine à l’universel.




Vérifier l’information

En tant que réceptacle d’informations, le Web fourmille de rumeurs et de tentatives de manipulation. Les images de guerre en sont souvent victimes, la photographie numérique se prêtant à ce genre d’interventions. La blogosphère s’avère particulièrement exposée du fait que tout un chacun peut s’y exprimer.

Entre autres dangers comminatoires, citons : la redondance virale, autrement dit la propension d’une rumeur à se répandre telle une pollution ; les dérives idéologiques dont sont coutumiers certains blogs militants.

La vérification s’avère donc prioritaire pour le professionnel des médias désireux de s’y référer. Celle-ci doit porter sur un certain nombre de critères[1] :
  • authenticité : identifier l’auteur du blog, ses sources
  • nature du site (page personnelle ? nom de domaine ? etc.)
  • qualité (compétences mises en jeu) /pertinence
  • finalité (pour qui ? dans quel but ?)
  • rayonnement (liens vers d’autres sites, inscription dans un réseau)


Comme le souligne Alain Joannès[2], le profil de l’informateur est riche d’enseignements. Dans la blogosphère, les experts foisonnent. Ils apportent souvent des éléments fiables, mais partiels (domaine précis), voire partiaux. Le nombre d’experts qui cautionnent leurs dires est un bon critère d’évaluation de leur pertinence.

Dans les « warblogs », nous avons très fréquemment à faire à des initiés. L’information divulguée est intéressante et inédite, car ces témoins se trouvent au plus près des faits. Mais leur fiabilité n’en demeure pas moins sujette à caution.

De fait, la source a tout loisir de formuler le message à sa façon (subjectivité, manipulation). Pour la jauger au mieux, il convient donc de cerner ses motivations, l’intérêt qu’elle trouve à leur publication.

On le voit, l’évaluation est une compétence cruciale pour le journaliste. Car si les blogs sont souvent plus riches en éléments informatifs, plus originaux que les sites Web éditoriaux - se contentant de dépêches d’agences ou de commentaires d’autres sites - il est indispensable d'en évaluer la fiabilité périodiquement.



[1] selon les méthodes Cornell et Berkeley

[2] L’auteur en distingue six : l’autorité-l’expert-l’initié-l’influenceur-le vecteur manipulé-le manipulateur

De l'intérêt des "warblogs"


L’intérêt de «warblogs » a résidé dans l’aperçu assez remarquable qu’ils donnèrent d'événements quotidiens se déroulant dans des régions exposées (Irak, Afghanistan) où ne s’aventuraient que peu les grands médias. Pour des raisons de sécurité, nombreux étaient ceux à avoir déserté leurs bureaux baghdadi. Le récit d’un marine dans la province d’Anbar, celui d’un infirmier à Baghdad ou d’un officier de logistique au camp Falcon, l’éventail des blogs militaires (ou milblogs) américains actifs durant l’invasion – pas moins d’une centaine - était large. Ce qui n’excluait pas un traitement tendancieux, d’autant plus en l’absence d’une voix alternative.
Face à leur foisonnement virtuel, l’armée US édicta un certain nombre de règles de sécurité, leur accordant un soutien prudent. La Grande Muette y vit aussi un bon moyen de doper le moral des troupes.
Ces blogs made in US ne tardèrent à faire des émules, notamment au Canada. Il s’agissait toutefois de blogs officiels, diffusant les communiqués du commandement central, et au degré d’interaction limité, tels les Canadian Armed Forces et Canadian Military Police aujourd'hui inactifs.
A leur côté, on trouvait quelques blogs plus confidentiels : Army.ca The Narcoleptic Private, ou My Life in the Military, tenu par une femme !

A l’heure d’internet, le blog militaire, c’est un peu la carte postale que les soldats, durant la Seconde Guerre mondiale, griffonaient à la hâte pour donner des nouvelles du front. A la différence notoire que le message est aujourd’hui immédiatement réceptionné. Avec toutes les interrogations (sécurité, confidentialité, authenticité, etc.) que la révolution numérique ne manque pas de susciter...

LE BLOG "INFORMED COMMENT" - ANALYSE 1

Identification de l'auteur


Le blog « informed comment » est le résultat d’un travail d’analyse et de réflexion du professeur Juan Cole. Cet américain enseigne l’histoire à L’Université de Michigan. Les questions liées au Moyen-Orient et à l’islam sont ses spécialités. La page d’accueil de son blog renseigne rapidement sur son parcours professionnel ainsi que sur les études ou articles qu’il a publiés.


Son père a servi dans l’armée américaine ce qui l’a notamment conduit en Ethiopie (Erythrée). Cole s’intéresse d’abord à l’islam dans ce pays où la population est à moitié chrétienne et à moitié musulmane. Il sera formé dans différentes écoles, sur des bases militaires mais aussi dans des écoles civiles. Il étudie l’histoire des religions et la littérature et dirigera un projet de recherche au Liban. En raison de la guerre, il doit terminer sa formation à l’université américaine du Caire où il obtient un master en 1978 sur les questions du Proche-orient et de l’islam. De retour au Etats-Unis, il y achève un doctorat en études islamiques puis sera nommé comme professeur adjoint d’histoire à l’Université de Michigan. Il devient professeur titulaire dès 1995.


En 1972, il se converti à la religion Bahai qu’il quittera cependant en 1996. Cette influence se retrouve dans ses travaux universitaires et a été à l’origine de son intérêt pour les langues arabes. Il parle l’arabe moderne, (en plus du dialecte libanais et égyptien), l’ourdou, le persan et le turc. La question chiite a notamment été l’objet de nombreuses études de sa part jusqu’en 2000. A partir de ce moment et avec l’événement du 11 septembre 2001, il s’est progressivement éloigné de ces sujets pour faire du commentaire plus politique.

Cole est actuellement président et trésorier du « Global americana institute » qui réunit un groupe d’universitaires dans le but de traduire en arabe les œuvres de la démocratie américaine. Des textes de Thomas Jefferson ont déjà fait l’objet de travaux dans ce sens. Ce projet est décrit comme étant non-partisan.


Juan Cole est l’auteur du célèbre ouvrage « Engaging the muslim world ».



Conclusion : Juan Cole informe à visage découvert. Il explique que la carrière universitaire ne doit pas être un frein à la liberté d’expression. Malgré tout, la question de l’opportunité d’un blog se pose dans les milieux universitaires. Cole se présente et assume l’entière responsabilité de l’édition de son blog. Il gère lui-même ses contenus et opère les choix pertinents selon son gré.



Quand la technologie traque l'idéologie


Un petite parenthèse pour tenter d'aérer cette atmosphère un brin anxiogène. Dernière trouvaille ingénieuse dont seul le net a le secret: Worldle, plus qu'une enième application, c'est un formidable outil de décryptage du contenu idéologique d'un site. Pertinent, artistique et ludique, il vous permet de laisser libre cours à votre imagination. Je vous laisse découvrir la teneur du précédent warblog. Edifiant. Le mot OPSEC apparaît ici en surlignage. Dans le glossaire militaire US, ce terme désigne la Sécurité des opérations, la protection des transmissions et des moyens amis. On subodore une certaine allégeance du troupier à sa hiérarchie.